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       La réalisation spirituelle est le but de la vie humaine...
                                             
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"Ceux qui cultivent la nescience (le savoir profane) s'enfonceront dans les plus profondes ténèbres de l'ignorance, mais pire encore ceux qui cultivent un prétendu savoir." 



 «  La civilisation moderne, qui se dit en progrès, a su inventer les vaisseaux spaciaux et découvrir l’énergie atomique, mais elle demeure impuissante face à la naissance, la maladie, la vieillesse et la mort. »


"L'enseignement des Vedas"

Conférence donnée par Sa Divine Grâce A.C Bhaktivedanta Swami

Prabhupada le 6 Octobre 1969 au Conway Hall, à Londres.

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Introduction de la Bhagavad-Gita par Sa Divine Grâce
A.C Bhaktivedanta 
Swami Prabhupada
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om ajñana-timiràndhasya jñanàñjana-salàkayà
caksur unmilitam yena tasmai gri-gurave namah

Je suis né dans les plus profondes ténèbres de l'ignorance, mais, du flambeau de la connaissance, mon maître spirituel m'a ouvert les yeux. Je lui rends mon hommage respectueux.

sri-caitanya-mano 'bhistam sthapitam yena bhu-tale
svayam rùpah kada mahyam dadàti sva-padañtikam

Quand donc Srila Rupa Gosvâmi Prabhupada, qui a institué ici-bas la mission de répondre au désir de Sri Caitanya Mahaprabhu, m'accordera-t-Il refuge sous Ses pieds pareils-au-lotus?

vande 'ham sri-guiroh sri-yuta-pada-kamalam sri-gurùn vaisnavàm ca

sri-rupam sàgrajâtam saha-gana-raghunàthanvitam tam sa-jivam

sàdvaitam savadhûtam parijana-sahitam krsna-caitanya-devam
sri-ràdhâ-krsna-pàdàn saha-gana-lalità-sri-visakhanvitàm ca

Je rends mon hommage respectueux aux pieds pareils-au-lotus de mon maître spirituel et aux pieds de tous les vaisnavas. Mon hommage respectueux également aux pieds pareils-au-lotus de Srila Rupa Gosvami et de son frère aîné, Sanatana Gosvami, de même qu'à Raghunàtha Dàsa Gosvâmi, Raghunatha Bhatta Gosvami, Gopàla Bhatta Gosvâmi et Srila Jiva Gosvâmi. J'offre encore mon respectueux hommage à Sri Krsna Caitanya et à Sri Nityananda, de même qu'à Advaitàcarya, Gadadhara, Srivasa et Leurs autres compagnons. Et mon hommage respectueux aussi à Srimati Radharani et à Sri Krsna, comme à Leurs compagnes, Sri Lalità et Visakha.

he krsna karuna-sindho dina-bandho jagat-pate
gopesa gopikà-kanta radhâ-kànta namo 'stu te

0 Krsna, Tu es l'océan de miséricorde, l'ami des malheureux, la source de la création, le maître des pâtres et l'amant des gopis, l'amant de Râdharani. Je T'offre mon respectueux hommage.

tapta-kàñcana-gaurangi radhe vrindavanesvari
vrsabhanu-sute devi pranamami hari-priye

0 Râdharani, je T'offre mes respects, Toi la reine de Vrindavana, dont la carnation est comme l'or en fusion, la fille du roi Vrisabhànu, très chère au Seigneur, Sri Krsna.

vàñchà-kalpatarubhyas ca krpà-sindhubhya eva ca
patitanam pavanebhyo vaisnavebhyo namo namah

Je rends mon hommage respectueux à tous les vaisnavas, les dévots du Seigneur. Comme l'arbre-à-souhaits, ils peuvent combler les désirs de chacun, et débordent de compassion pour les âmes déchues.

sri krsna caitanya prabhu nityananda

sri advaita gadadhara srivasadi-gaura-bhakta-vrinda

Je rends mon hommage respectueux à Sri Krsna Caitanya, Prabhu Nityananda, Sri Advaita, Gadadhara, Srivàsa, et à tous ceux qui, sur les traces de Gaurariga, suivent la voie de la dévotion.

hare krsna hare krsna krsna krsna hare hare

hare rama hare rama rama rama hare hare

La Bhagavad-Gita (également connue sous le nom de Gitopanisad) est considérée comme l'une des Upanisads majeures et constitue l'essence de la connaissance védique. Pourquoi une nouvelle présentation de la Bhagavad-Gita, dira-t-on, quand, dans la langue qui nous concerne, il en existe déjà de nombreux commentaires? L'idée du présent livre m'est venue après qu'on m'ait demandé quelle traduction je jugeais la plus recommandable. Il existe naturellement de multiples versions en cette langue de la Bhagavad-Gita, mais il se trouve que je ne pouvais, en toute conscience, conseiller de lire aucune d'entre elles, car aucune, pour autant que j'ai pu les examiner —en Inde comme en Occident— ne conservait au texte son intégrité originelle. Chaque fois, les commentateurs avaient, sur l'essentiel, exprimé leurs propres opinions, sans dégager l'esprit de la Bhagavad-Gita "telle qu'elle est."

Les pages mêmes de l'ouvrage en révèlent l'esprit: qui désire prendre un médicament doit en respecter la posologie; point ne s'agit ici de suivre son seul caprice, ou le simple conseil d'un ami, mais bien plutôt de s'en tenir à la notice ou à la prescription du médecin. Ainsi de la Bhagavad-Gita: il convient de recevoir son enseignement selon l'autorité du Seigneur, Sri Krishna, Lequel l'énonça en personne. A chaque page s'affirme l'identité de Sri Krishna; Il est Bhagavan, Il est Dieu, la Personne Suprême. Le mot bhagavan, qui, ailleurs, désigne soit un homme influent, soit un puissant deva, indique certes en Krishna une personnalité très importante; mais il faut réaliser, en outre, que Sri Krishna est Dieu, la Personne Suprême. Tous les grands maîtres de l'Inde, et parmi eux Sankaràcàrya, Ràmànujàcàrya, Madhvacarya, Nimbarka Svami, Sri Caitanya Mahaprabhu, ainsi que nombre d'autres, tous versés dans le savoir védique, l'ont assuré maintes fois. La Brahma-samhita et tous les Puranas (particulièrement, pour ces derniers, le Bhagavata Purana, ou Srimad-Bhagavatam) enseignent, comme la Bhagavad-Gita, que Krishna est Dieu Lui-même: krsihnas tu bhagavan svayam, "Mais Sri Krishna est Dieu, la Personne Suprême et Originelle." (S. B., 1.3.28).

Il convient donc de recevoir les enseignements de la Bhagavad-Gita en suivant avec rigueur le mode d'intelligence que la Personne Suprême y développe pour nous. Dans le quatrième chapitre de l'ouvrage, le Seigneur S'adressant à Arjuna, Son disciple et ami, lui explique comment la Bhagavad-Gita fut transmise à travers les âges. Elle fut d'abord donnée au deva du soleil, Vivasvan, qui la livra ensuite à Manu, lequel, à son tour, la communiqua à lksvàku: le yoga qu'enseigne la Bhagavad-Gita a donc été transmis oralement par une filiation spirituelle dont l'origine remonte à Krishna.  Mais ce savoir, au cours des temps, s'est perdu, et il faut que le Seigneur, à nouveau, le révèle, au moment où va s'engager la Bataille de Kuruksetra. Krishna confie à Arjuna que s'Il lui donne ce secret sublime, c'est en raison de l'amitié, de la dévotion qu'il Lui témoigne. Le Seigneur montre que la Bhagavad-Gita est d'abord destinée à Ses dévots, les bhaktas, qui constituent l'un des trois groupes en lesquels se divisent les spiritualistes (les deux autres étant représentés par les jñanis, philosophes impersonnalistes, et les yogis, adeptes de la méditation).

Par ces versets, le Seigneur déclare également à Arjuna qu'Il fait de lui le premier chaînon d'une nouvelle filiation spirituelle (parampara), puisque l'ancienne est brisée. Souhaitant rétablir une lignée d'àcaryas, pour transmettre le savoir exactement tel qu'il était enseigné dans la filiation spirituelle issue du deva du soleil, le Seigneur désire en outre qu'Arjuna, à son tour, montre à tous, sans exception, comment étudier la Bhagavad-Gita et comment la comprendre. Or, si le Seigneur choisit Arjuna plutôt qu'un autre pour lui délivrer l'Enseignement, ce n'est pas au hasard, mais parce que le prince est Son dévot, Son disciple et Son ami intime. Ainsi, nous sommes avertis que comprendre véritablement la Bhagavad-Gita demande des qualités semblables à celles d'Arjuna, et donc, d'être un bhakta, uni à Krishna dans une relation directe.

Car, le privilège du bhakta, c'est justement de retrouver aussitôt la relation directe qui l'unit au Seigneur; celle-ci peut se manifester de cinq façons différentes:

1) la relation passive, ou neutre;

2) l'attitude de service;

3) le sentiment d'amitié;

4) l'affection parentale;

5) la relation amoureuse.

La relation qui unit Arjuna au Seigneur est une relation d'amitié; mais naturellement, un abîme sépare cette amitié de celle que nous connaissons dans l'univers matériel; et d'abord, l'amitié spirituelle n'est pas à la portée de tous. Chaque être, par nature, est en relation avec le Seigneur, mais ce lien individuel, personnel, maintenant perdu, demande à être rétabli, ce que peuvent uniquement ceux qui atteignent la perfection du service de dévotion. Tous les êtres sont liés avec Dieu par une relation éternelle, mais sous l'emprise de la matière, ils oublient complètement et Dieu et le lien qui les rattache à Lui. On désigne du nom de svarùpa-siddhi le réveil de cette relation divine (ou svarupa), réalisation parfaite de notre condition originelle, naturelle et éternelle.

Il est donc de la plus haute importance d'étudier la façon dont Arjuna reçoit l'enseignement du Seigneur.

Arjuna dit:

"Tu es le Brahman Suprême, l'ultime demeure, le purificateur souverain, la Vérité Absolue et l'éternelle Personne Divine. Tu es Dieu, l'Etre primordial, originel et absolu. Tu es le Non-né, la beauté qui tout pénètre. Tous les grands sages le proclament, Nàrada, Asita, Devala, Vyàsa; et Toi-même, à présent, me le révèles. 0 Krishna, tout ce que Tu m'as dit, je l'accepte comme la vérité la plus pure. Ni devas ni asuras ne connaissent Ton vrai visage, ô Seigneur."(B.G.X.12-14)

Après avoir reçu la Bhagavad-gïta des lèvres mêmes de Dieu, Arjuna reconnaît désormais en Krishna le param brahma, le Brahman Suprême. Chaque être distinct est brahman (âme spirituelle); Dieu, l'Etre Suprême, est le Brahman Suprême. Param dhama Le désigne également comme la demeure ultime, le refuge suprême. Pavitram signifie qu'Il est pur, exempt de toute souillure matérielle. Purusam indique qu'Il est le bénéficiaire suprême, Celui qui a jouissance de tout; divyam qu'Il transcende la matière; àdi-devam qu'il est Dieu, la Personne Suprême; ajam, non né; vibhum, enfin, qu'Il est omniprésent et supérieur à tous.

Arjuna est l'ami de Krishna, et l'on pourrait bien sûr penser qu'il s'agit d'éloges peut-être excessifs, dictés par son amitié. Mais pour écarter ce soupçon, Arjuna justifie ses louanges dès le verset suivant, où il montre qu'il n'est pas le seul à reconnaître Dieu, la Personne Suprême, en Krishna. Narada, Asita, Devala, Vyasadeva, bien d'autres sages encore partagent ce jugement. Tous sont de grands propagateurs de la connaissance védique, massivement reconnue comme vérité éternelle par tous les acaryas. Arjuna reconnaît donc en ces termes la perfection des paroles de Krishna:

"J'accepte comme la vérité pure tout ce que Tu me dis."(B.G X.14)

Il mentionne également la difficulté immense de saisir tous les traits personnels du Seigneur. Même les devas y échouent. Si des êtres aussi élevés ne peuvent acquérir une compréhension parfaite de Krishna, comment l'homme le pourrait-il, à moins de se vouer entièrement à Lui?

Il faut donc lire la Bhagavad-Gita dans un esprit de dévotion, sans jamais se considérer l'égal de Krishna, sans jamais non plus Le prendre pour une personne ordinaire, ni même un très grand personnage. Sri Krishna est Dieu, Il est la Personne Suprême, au moins selon la Bhagavad-Gita et selon les dires d'Arjuna, qui s'efforce d'en saisir le sens profond. Il nous faut donc, ne serait-ce que par hypothèse, Le reconnaître comme tel, faute de quoi la Bhagavad-gita ne peut que nous demeurer un mystère impénétrable.

Quel est maintenant le but que se propose la Bhagavad-Gita? Elle entend libérer les hommes de l'ignorance où les a réduits l'existence matérielle. Chaque jour trouve l'homme aux prises avec mille difficultés. Arjuna, par exemple, se voit sur le point d'engager un combat fratricide; doit-il ou non se battre? Enfermé dans un profond dilemne, il cherche une solution en s'adressant à Sri Krishna, qui lui expose alors la Bhagavad-gita. Mais si, comme Arjuna, nous sommes constamment plongés dans l'angoisse, c'est en raison de l'existence matérielle, que nous prenons pour la seule réalité. Au vrai, nous ne sommes pas faits pour ces souffrances, car nous sommes éternels et ne vivons que de façon passagère dans ce monde illusoire (asat). Tous les êtres humains souffrent; mais bien peu s'interrogent sur leur nature réelle ou sur la raison pour laquelle ils se trouvent dans la situation de souffrir. Or, nul n'est vraiment parfait s'il n'a pas questionné la souffrance, s'il ne l'a pas refusée et choisi d'y trouver remède. L'homme ne peut être considéré comme tel que lorsque cette interrogation germe en son esprit. Le Brahma-sùtra nomme cette recherche "brahma-jijñasà". A moins qu'il ne cherche la Vérité Absolue, chacun des actes de l'homme restera imparfait. La Bhagavad-Gita est faite pour répondre à ceux que tourmentent les questions: "Pourquoi sommes-nous sujets à la souffrance?", "D'où venons-nous?", "Où irons-nous après la mort?" ... Mais comme Arjuna, le chercheur sincère, le chercheur qui veut trouver, doit porter un respect total à la Personne Suprême.

Sri Krishna descend en ce monde principalement afin de rappeler à l'homme le véritable but de l'existence. Des millions d'hommes s'éveillent par Ses enseignements; parmi eux, un seul peut-être comprendra le lien qui l'unit à Dieu; c'est pour lui que Krishna énonce la Bhagavad-Gita.

Tous, nous sommes poursuivis par le tigre de l'ignorance. Mais sur tous également s'étend la miséricorde du Seigneur, et en particulier sur l'homme; cette miséricorde, Il la manifeste lorsqu'Il transforme Arjuna de simple ami en disciple pour donner au monde la Bhagavad-Gita. Arjuna, compagnon intime de Krishna, ne saurait être affecté par l'ignorance; s'il en porte le joug lors de la Bataille de Kuruksetra, c'est pour une raison bien précise: le Seigneur veut qu'à l'heure de combattre, Arjuna, par ses questions sur les problèmes de l'existence, Lui fournisse l'occasion de les résoudre pour le bien des générations à venir. De cette manière, Il peut tracer aux hommes la ligne de conduite qui leur permettra de mener à bien leur mission.

La Bhagavad-Gita nous invite à comprendre cinq vérités fondamentales, qui touchent d'abord à la science de Dieu, puis à la condition originelle des êtres vivants. Dieu est l'isvara, "Celui qui domine", et les êtres distincts sont les jivas, "ceux qui sont dominés." Que nous soyons dominés est aussi évident qu'il est insensé de nous croire libres et de nier notre position subordonnée. L'être est toujours dominé, du moins dans l'existence matérielle. Outre de l'isvara (Dieu, le maître absolu) et des jivas (les êtres distincts, qu'Il domine), la Bhagavad-Gita nous entretient de la nature matérielle (la prakrti), du temps (la durée totale de l'univers, ou durée de la manifestation de la nature matérielle), ainsi que du karma (l'action). Nous devons donc puiser à cet Ecrit la connaissance de Dieu, des êtres, de la prakrti, de la manifestation cosmique, qui fait apparaître un jeu d'activités multiples où s'engagent les êtres, et comprendre, à la lumière de ces enseignements, comment la manifestation matérielle est régentée par le temps, comment les êtres distincts agissent dans ses cadres.

Ces cinq sujets essentiels constituent par ailleurs les bases sur lesquelles s'appuie la Bhagavad-Gita pour démontrer que Dieu, Sri Krishna, également perceptible en tant que principe suprême, maître absolu, Brahman et Paramatma, transcende tous les autres êtres, quoiqu'ils participent de Sa nature.

Comme le montreront les divers chapitres de la Bhagavad-Gita, la nature matérielle n'est pas autonome, mais régie par le Seigneur Suprême, Sri Krishna, qui déclare Lui-même: "La prakrti agit sous Ma direction." Aussi les merveilles de l'univers devraient-elles constamment nous rappeler Celui qui les créa et fixa leurs lois. Rien ne saurait exister qui n'ait un créateur et un maître. C'est donc pur enfantillage que négliger le maître absolu. Un enfant peut trouver merveilleux qu'une voiture roule d'elle-même, sans aide extérieure, mais l'adulte en connaît le mécanisme, il sait qu'il y a toujours un conducteur à l'intérieur. Combien plus complexe est la manifestation de l'univers! Et combien facile, alors, de comprendre que c'est le Seigneur qui Se tient derrière elle, qui en dirige le moindre mouvement.

Comme nous le verrons dans le cours du texte, le Seigneur enseigne que les jivas (les âmes distinctes) sont d'infimes parcelles de Son Etre. Nous faisons partie intégrante du Seigneur, nous participons de Sa nature, de même qu'une goutte d'eau fait partie intégrante, participe de l'océan. L'or reste toujours de l'or, si infime la quantité soit-elle. Mais si nous possédons les qualités de l'isvara, le maître absolu, c'est à un bien moindre degré, car nous sommes de minuscules parcelles isvaras, subordonnées au Tout. Si, depuis toujours, nous essayons de dominer la nature, comme nous tentons aujourd'hui de devenir maîtres de l'espace, c'est parce que la tendance à régner, que possède pleinement Krishna, se trouve aussi en nous; mais Celui-ci n'en reste pas moins le seul maître absolu.

La Bhagavad-Gità nous explique, d'autre part, ce qu'est la nature matérielle. C'est la prakrti inférieure, la nature inférieure, les êtres animés constituant la nature, ou prakrti, supérieure. Inférieure, supérieure, dans l'un ou l'autre cas, la prakrti est toujours placée sous la direction du Seigneur. Par nature féminine, elle est subordonnée au Seigneur, comme une épouse à son mari. Selon la Bhagavad-Gità, les êtres vivants, bien que fragments du Seigneur, appartiennent cependant à la prakrti, ce que souligne le cinquième verset du chapitre sept: la prakrti, la nature matérielle, est l'énergie inférieure du Seigneur, mais il existe, au-delà de cette nature, une autre prakrti, que constitue l'être vivant, le jiva-bhuta. (B.G.VII.5)

La prakrti inférieure est constituée des trois gunas: la vertu, la passion et l'ignorance. Le temps éternel, situé au-delà de leur influence, les contrôle. Et lorsqu'elles se combinent sous ce contrôle, elles engendrent l'action, dans les chaînes de quoi l'être conditionné alternativement souffre ou jouit, depuis des temps immémoriaux. Prenons l'exemple moderne d'un homme d'affaires: il travaille dur et intelligemment afin de faire fortune, et cette fortune peut aussi bien lui causer la joie que la détresse, selon qu'elle fructifie ou se perd dans une faillite. Ainsi jouissons-nous ou souffrons-nous à chaque instant des conséquences de nos actes; tel est le karma.

Parmi les cinq objets d'étude de la Bhagavad-Gita, soit l'isvara (le Seigneur Suprême), le jiva (l'âme distincte), la prakrti (la nature matérielle), le kàla (le temps éternel) et le karma (l'action), quatre existent éternellement: le Seigneur, l'âme distincte, la nature matérielle et le temps. Les manifestations de la prakrti sont peut-être temporaires, mais elles ne sont pas fictives. Certains philosophes considèrent la manifestation de la nature matérielle comme "illusion", mais la Bhagavad-Gita et les vaisnavas rejettent cette hypothèse. La manifestation de l'univers matériel n'est pas un simple rêve; elle appartient au contraire à l'ordre du réel, mais elle est éphémère, comme un nuage qui traverse le ciel, ou encore comme la saison des pluies qui vient nourrir les graines; lorsque le nuage s'éloigne, ou que la saison s'achève, les moissons se dessèchent. La nature matérielle suit un cours semblable, et ne se manifeste que par intervalles: elle apparaît, demeure un certain temps, puis disparaît. Mais comme ce cycle se poursuit sans fin, la prakrti est éternelle, et bien réelle. Le Seigneur l'appelle: "Ma prakrti", car elle constitue l'une de Ses énergies, de même que l'être vivant; mais contrairement à ce dernier, qu'un lien éternel unit au Seigneur, elle en est séparée. Le jiva se distingue encore de la nature matérielle par le phénomène de la conscience: les deux sont prakrti, mais l'être vivant (ou prakrti supérieure) possède la conscience, tandis que la nature matérielle (ou prakrti inférieure) en est dépourvue. Mais si, comme l'isvara, ou Krishna, il possède la conscience, Celui-ci n'en détient pas moins la conscience suprême. Le treizième chapitre de la Bhagavad-Gita établit clairement cette distinction entre le jiva et l'isvara: tous deux sont ksetrajñas, "conscients", mais le premier n'est conscient que de son propre corps, tandis que la conscience du second s'étend à la totalité. Le jiva ne peut jamais atteindre à la conscience suprême, c'est-à-dire égaler le Seigneur, et ne doit pas se laisser abuser par des théories prétendant le contraire.

Ainsi, le Seigneur, les êtres, la nature matérielle et le temps sont tous éternels et tous intimement liés. Seul le karma, dont les effets peuvent toutefois provenir d'actions très anciennes, n'est pas éternel. L'âme conditionnée a oublié son dharma, sa nature première, et à cause de cet oubli, tout ce qu'elle entreprend rie fait que l'empêtrer davantage dans les rets du karma. Ignorant la voie libératrice, elle doit se réincarner, changer de "vêture", de corps, vie après vie, pour subir les conséquences de tous ses actes. Ainsi, nous jouissons et souffrons, depuis des temps immémoriaux, des suites de nos actes; et pourtant, il existe un moyen de briser les chaînes du karma: il suffit de se placer sous l'égide de la vertu et d'acquérir la connaissance parfaite, en commençant par reconnaître la suprématie du Seigneur, présent, en tant qu'Ame Suprême, en tant qu'isvara, que "maître", dans le coeur de chaque jiva, et prêt à le guider vers l'accomplissement de ses désirs. Le karma, donc, n'est pas éternel.

La conscience de l'isvara et celle du jiva participent d'une même nature, spirituelle et absolue. Elle n'est pas, comme certains le prétendent, le fruit d'un amalgame d'éléments matériels; en effet, la Bhagavad-Gita réfute cette théorie, selon laquelle elle apparaîtrait à un certain stade de l'évolution de la matière, comme une lumière qui apparaît colorée lorsqu'on la filtre par un verre teinté, alors que l'énergie matérielle n'a aucune prise sur la conscience du Seigneur. Krishna Lui-même l'affirme:"mayadhyaksena prakritih..." (B.G.IX.10)  même lorsqu'Il descend en ce monde, Sa conscience n'est pas affectée par la matière. S'il en était autrement, comment pourrait-Il entretenir Arjuna du monde spirituel comme il le fait dans la Bhagavad-Gita? Il est impossible, en effet, de décrire ce monde tant que l'on subit l'influence de la matière. Et parce qu'au contraire de l'isvara, notre conscience est, au temps présent, contaminée par la matière, la Bhagavad-Gita nous enseigne que nous devons la purifier, afin de pouvoir agir selon Sa volonté et ainsi connaître le bonheur. Il ne s'agit pas de cesser toute action, mais de purifier nos actes, qui prennent alors le nom de "bhakti". Ces actes purifiés, dévotionnels, bien qu'ils puissent sembler tout à fait ordinaires, sont en réalité exempts de toute contamination par la matière. Le profane, au maigre savoir, ne verra aucune différence entre les actions du bhakta et de l'abhakta, ou l'homme ordinaire; il ignore en effet que, comme ceux du Seigneur, les actes du bhakta, transcendant les trois gunas, ne sont jamais souillés par une conscience impure, ni contaminés par la matière. Or, tant que ce niveau, celui de la bhakti, n'est pas atteint, notre conscience demeure souillée, contaminée par la matière.

Aussi longtemps que sa conscience est voilée de la sorte, on dit que l'être est conditionné; il se fait une conception erronée de son vrai moi, s'identifie à son corps, d'où ce qu'on appelle le "faux ego", et perd dès lors tout sens de sa nature réelle. C'est pourquoi la qualité première de la Bhagavad-Gita sera de nous apprendre comment retrouver notre identité réelle en nous libérant de ce faux ego, l'ego matériel. Arjuna tient le rôle de l'être conditionné pour permettre à Krishna, en personne, de l'instruire, au bénéfice des générations futures. Le spiritualiste, celui qu'anime le désir de libération, a donc pour premier devoir de s'affranchir du faux ego, de se réaliser comme distinct de son corps. Tel est d'ailleurs le sens que donne le Srimad-Bhàgavatam au mot mukti (libération): elle intervient par la purification de la conscience, par son affranchissement de toute souillure matérielle, de toute identification à la matière et à ce monde. Et la Bhagavad-Gita tout entière, en enseignant l'abandon au Seigneur, tend à raviver cette conscience pure. Il est donc naturel de voir Krishna demander à Arjuna à la fin du dialogue, si sa conscience est maintenant purifiée ou non.

La conscience. c'est la perception que l'on a de soi: "Je suis", pensons-nous. Mais "Que suis-je?" En fait, cette perception de nous-même varie, selon notre pureté. Sous l'influence de la matière, nous croirons être le créateur et le possesseur de tout ce qui nous entoure, ou encore le bénéficiaire légitime de tous les plaisirs du monde. Il s'agit bien sûr d'une conception tout à fait erronée, à l'origine, précisément, de l'univers matériel. Tels sont les deux aspects de la conscience matérielle: "Je suis le créateur et maître" et "Je suis le possesseur et bénéficiaire de tout". Car, seul le Seigneur Suprême jouit de ces "titres".

L'être distinct n'est qu'un fragment du Seigneur, créé par Lui, pour contribuer à Sa joie. De même qu'un organe contribue au fonctionnement harmonieux du corps entier, mais ne peut jouir par lui-même, d'une façon autonome, l'être distinct a pour seul rôle d'être uni au Seigneur dans un esprit de "coopération". Les mains en portant la nourriture, les pieds en déplaçant le corps, les dents en mastiquant la nourriture, les yeux. . . , tous agissent pour satisfaire l'estomac, "centrale énergétique" dont dépend l'organisme tout entier. Aucune partie ne peut rapporter à elle-même la jouissance de ses actes. On nourrit l'arbre en arrosant ses racines, non ses branches, et le corps en alimentant l'estomac. Toute indépendance de leur part ne peut entraîner que déception et frustration, comme si,  les doigts de la main tentaient de jouir eux-mêmes de la nourriture plutôt que de la donner à l'estomac. L'être vivant doit oeuvrer dans l'alliance avec le Seigneur, créateur et bénéficiaire suprême, s'il veut connaître une satisfaction véritable. La relation qui unit les êtres distincts au Seigneur ressemble à celle qui unit le serviteur à son maître, car comme le serviteur, l'être vivant trouve la joie quand il a satisfait son maître, Dieu. Nous devons donc nous efforcer de plaire au Seigneur, malgré notre tendance à exploiter l'univers matériel indépendamment de Lui et à nous en croire les créateurs et maîtres, tendance qui existe en nous parce qu'à l'origine, elle existe en Dieu, le véritable créateur de l'univers.

Le maître absolu, les êtres qu'Il domine, la manifestation cosmique, le temps éternel et le karma (l'action) constituent donc le grand Tout, complet en Lui-même, qu'on appelle la Vérité Suprême et Absolue, et que décrit la Bhagavad-gita. Sri Krsna est ce Tout parfait, cette Vérité Absolue; Il est Dieu, la Personne Suprême, et tout ce qui existe est la manifestation de Ses diverses énergies.

Selon la Bhagavad-gita, même le Brahman impersonnel est subordonné au Tout. Le Brahma-sutra, quant à lui, compare le Brahman aux rayons du soleil, car il est constitué par la lumière irradiant de la Personne Suprême. Connaître le Brahman n'est donc qu'une étape, en elle-même incomplète, dans la réalisation de la Vérité Absolue. De même pour la connaissance du Paramatmà, dont la description apparaîtra dans le douzième chapitre de cet ouvrage, où il est également dit que la réalisation du purusottama, de Bhagavan, Dieu, la Personne Suprême, est supérieure à celles du Brahman impersonnel et du Paramâtma, qu'elle englobe. La Personne Suprême est sac-cid-ananda-vigraha; tels sont les premiers mots de la Brahma-samhità.

"Krsna est le principe même de toute cause. Il est la cause première et la forme même de l'existence éternelle, toute de connaissance et de félicité. "(1)

Avec le Brahman impersonnel, on réalise Son éternité (sat), et avec le Paramatmà, Sa connaissance parfaite (cit). Mais en atteignant la conscience de Krihsna, de la Personne Suprême, on perçoit alors d'un coup tous Ses Attributs spirituels et absolus, soit le sat, le cit et l'ananda (la félicité), dans leur Forme parfaite (vigraha).

Croire impersonnelle la Vérité Absolue, c'est en avoir une intelligence limitée; car Dieu est bien une personne, la Personne Suprême, Absolue, ainsi que le confirment toutes les Ecritures védiques.  Tout comme nous, qui sommes des individus, dotés d'une personnalité propre, la Vérité Absolue est une personne: c'est là la plus haute réalisation qu'on puisse en avoir, car elle englobe tous Ses aspects. Le Tout parfait ne peut être sans forme, car Il serait alors incomplet, donc inférieur à certaines de Ses créations. Pour être véritablement le Tout, Il doit S'étendre aussi bien à ce qui dépasse notre entendement qu'à ce qui relève de notre expérience.

La Bhagavad-gïta décrit également par quelles voies Krishna, Dieu, agit à travers Ses multiples et formidables puissances. Le monde phénoménal, le monde où nous vivons, forme un tout complet en lui-même. Selon la philosophie du sarikhya, vingt-quatre éléments, dont l'univers est une manifestation transitoire, sont assemblés de façon à produire toutes les ressources indispensables à son maintien et à sa subsistance. Rien ne manque, mais rien non plus n'est de trop. Le cosmos se manifeste pour un temps, déterminé par l'énergie du Tout suprême, puis est détruit, toujours selon Son plan parfait. Quant aux êtres distincts, infimes unités du Tout complet, ils sont également complets et se voient offrir toutes les possibilités de connaître ce Tout parfait, de connaître l'Absolu. S'ils éprouvent donc un manque, quel qu'il soit, il ne peut venir que d'une connaissance imparfaite du Tout parfait; mais la Bhagavad-gita, qui renferme l'essence du savoir védique, permet justement de combler ces lacunes.

La connaissance védique est complète et infaillible, et en Inde, au moins, tous la reconnaissent comme telle. Un exemple illustre très bien la valeur absolue qu'on lui attache. En effet, la smrti, ou norme védique, enjoint à quiconque touche des excréments de se purifier aussitôt par un bain, et pourtant, ces mêmes Ecritures considèrent la bouse de vache comme un agent purificateur de grande efficacité. Or, nous acceptons ces deux affirmations, apparemment contradictoires, car elles viennent toutes deux des Ecrits védiques, et il est certain qu'en agissant ainsi, nous ne commettrons aucune erreur. Confirmant d'ailleurs le bien-fondé d'une telle certitude, la science moderne a récemment découvert que la bouse de vache possédait des vertus antiseptiques. Le savoir védique est parfait, parce qu'il transcende l'erreur, mais également le doute, et la Bhagavad-gita en est la "quintessence". Ce savoir n'est pas le fruit d'une simple recherche empirique, toujours imparfaite puisque basée sur l'expérience de sens eux-mêmes imparfaits. Possédant la perfection dès l'origine, ce savoir fut transmis, comme l'enseigne la Bhagavad-gïta, par une filiation spirituelle authentique (parampara), de maître autorisé à disciple autorisé, depuis le maître originel, le Seigneur Lui-même;  et c'est ainsi que nous devons le recevoir à notre tour, comme le fit Arjuna, en accueillant dans sa totalité l'enseignement de Sri Krsna. Il ne s'agit pas, en effet, d'accepter une partie de la Bhagavad-gità et d'en rejeter une autre; il faut en recevoir le message sans l'interpréter, sans en rien supprimer, sans y ajouter non plus quoi que ce soit. Nous devons lire ce texte sacré comme la plus parfaite expression du savoir védique, puisque Dieu Lui-même, l'Etre Absolu, est à son origine, et qu'Il en a Lui-même prononcé les premiers mots.Les paroles du Seigneur ne sont pas comparables avec celles des hommes, lesquels, parce que conditionnés par la matière, souffrent de quatre imperfections majeures qui les rendent impuissants à élaborer une connaissance parfaite et totale: 1) ils sont limités par des sens imparfaits; 2) ils sont sujets à l'illusion; 3) ils sont sujets à l'erreur, et 4) ils ont tendance à tromper autrui. Le savoir védique, émanant de la perfection du Seigneur, est également transmis par des êtres parfaits. Ainsi Brahma, le premier être créé, le reçut d'abord en son coeur, du Seigneur Lui-même, puis le distribua parmi ses fils et ses disciples, mais en lui gardant sa pureté originelle, sans en changer le contenu.

Le Seigneur, étant purna, "infiniment parfait", ne saurait tomber sous les lois de la nature matérielle; c'est pourquoi, obéissant à la raison, nous devons accepter qu'Il est le créateur originel et l'unique possesseur de tout ce qui existe en cet univers. Dans le onzième chapitre de la Bhagavad-gita, on trouve, pour désigner le Seigneur, le nom de prapitamaha, en tant que créateur de Brahma, appelé aussi le pitamaha, "l'aïeul". Nul d'entre nous n'a donc quelque titre à se dire propriétaire de rien; mais nous devons accepter et prendre avec reconnaissance l'exacte part qui nous est assignée par le Seigneur pour subvenir à nos besoins. Dès lors, comment utiliser de façon adéquate la part qui nous est dévolue? Cela aussi la Bhagavad-gità nous l'apprend. Arjuna, avant la bataille, prend sur lui-même la décision de ne pas combattre, incapable, dit-il, de jouir d'un royaume conquis en usant de force contre sa propre famille. Cependant, sa décision repose sur une idée toute matérielle de la vie; s'identifiant à son corps, il accorde une valeur absolue aux liens du sang, et croit réellement voir dans les combattants ses frères, ses neveux, ses beaux-frères, ses aïeux, etc., pure imagination née du désir de satisfaire aux exigences de son corps. Alors, le Seigneur lui expose la science de la Bhagavad-gita, qui a pour but de "convertir" la vision matérialiste, et Arjuna, pour finir, décide de combattre suivant les directives du Seigneur: "J'agirai selon Ton désir."

L'homme n'est pas fait pour travailler comme une bête de somme. Son intelligence doit lui servir d'abord à réaliser l'importance de la vie humaine et à refuser d'agir comme n'importe quel animal. Son premier devoir est de saisir le véritable sens de la vie, pour ensuite en atteindre le but, grâce aux Ecritures védiques, et particulièrement la Bhagavad-gita, qui n'ont d'autre sens que de lui offrir, à cette fin, les indications indispensables. Ces Ecrits s'adressent à l'homme, pas aux bêtes. Car lorsqu'un animal en tue un autre, il ne peut être pour lui question de péché, mais qu'un homme, par simple gourmandise, tue un animal, et il devient responsable d'une violation des lois de la nature. La Bhagavad-gïlà explique, en effet, que chacun agit ou se nourrit différemment, selon les influences qu'il reçoit de la nature; ainsi décrit-elle des actes régis par la vertu, d'autres par la passion ou l'ignorance, et de même pour les aliments. L'homme qui sait tirer profit des enseignements védiques verra sa vie entière se purifier; il pourra dès lors espérer atteindre la destination ultime, sise bien au-delà de l'univers matériel, où tout est éphémère en un lieu appelé sanatana-dhàma, le royaume spirituel. La loi de l'univers matériel veut que tout naisse, subsiste quelque temps, se "reproduise", dépérisse, puis disparaisse. Tous les corps —humains, animaux, végétaux— y obéissent. Mais au-delà se trouve le monde spirituel, d'une autre nature, cette fois éternelle (sanatana) et immuable. Le Seigneur Lui aussi, dans le onzième chapitre de la Bhagavad-gitâ, est dit sanàtana, comme le sont par ailleurs les jivas.

Or, une relation intime unit le Seigneur aux êtres vivants, et la raison même de la Bhagavad-gita est de la rétablir une fois perdue, afin que nous retrouvions notre fonction éternelle, le sanatana-dharma. Si, au lieu de nous livrer à des occupations temporelles, appartenant au monde transitoire, nous adhérons aux conseils du Seigneur Suprême, ceux-ci nous aideront à nous purifier, à retrouver une existence pure, en accord avec notre nature spirituelle. Le Seigneur, Sa demeure absolue, les êtres vivants, tous donc, sont sanatana, et le retour de l'être distinct auprès du Seigneur, en cette demeure, représente la perfection de la vie humaine.

Dans la Bhagavad-gita, Krishna S'énonce comme le père de tous les êtres. D'êtres, il existe une très grande variété, puisque chacun de nous, par le fait de son karma, acquiert un corps différent, mais de tous, Krishna est le père commun, et à tous, Il montre une bonté infinie. C'est pourquoi Il descend en ce monde, pour rappeler à Lui les âmes déchues, les âmes conditionnées par la matière, et pour les ramener dans leur demeure éternelle, sanatana, où de nouveau elles vivront éternellement auprès de Lui. Pour sauver ces âmes, Krishna, donc, vient parfois Lui-même, dans Sa Forme originelle ou en diverses autres Formes; parfois encore, II dépêche Ses serviteurs intimes, Ses fils, Ses compagnons ou bien Ses représentants qualifiés, les acaryas.

Nous pouvons, de tout ceci, conclure que le sanatana-dharma ne désigne pas une simple pratique religieuse correspondant à certaines "croyances", mais la fonction éternelle de chaque âme éternelle, en relation avec le Seigneur éternel. Ràmânujàcàrya, sage et érudit, donne du mot sanatana la définition suivante: "ce qui ne commence pas et n'a pas de fin". C'est également en ces termes, dans cet esprit, que nous parlerons du sanatana-dharma, auquel le mot français de "religion" correspond mal, car il comporte l'idée d'une profession de foi, en quelque sorte arbitraire, dont on peut changer. Ainsi, on peut suivre temporairement une confession donnée, puis l'abandonner pour en essayer une autre. Or, le sanatana-dharma, par définition, est la fonction immuable de l'être. On ne peut priver l'âme de sa fonction éternelle, pas plus que l'eau de sa liquidité ou le feu de sa chaleur. Le sanatana-dharma ne connaît non plus aucune frontière. Ce dharma éternel —qui n'a ni commencement ni fin— ne peut donc faire l'objet d'aucun sectarisme, comme l'en accusent certains, qui projettent sur lui leur propre attitude sectaire. De plus, l'éclairage de la science moderne elle-même permet de vérifier que le sanatana-dharma représente la fonction essentielle de tous les hommes, plus, de tous les êtres de l'univers.

Il est possible de retrouver l'origine historique de toutes les religions, mais pas celle du sanatana-dharma, car il coexiste éternellement à l'être. Les Ecritures révélées (sastras), affirment que l'être en lui-même, dans sa nature originelle, n'est sujet ni à la naissance ni à la mort: l'âme ne naît ni ne meurt, dit la Bhagavad-gità; éternelle et impérissable, elle survit à la destruction du corps matériel éphémère. Les racines sanskrites du mot sanatana-dharma peuvent nous aider à comprendre le concept de "vraie religion". Qu'est-ce que le dharma, tout d'abord? Le dharma se constitue des qualités qui accompagnent nécessairement un objet donné. La chaleur et la lumière, par exemple, accompagnent toujours le feu; sans elles, plus de feu. De même, nous devons découvrir la qualité essentielle de l'être, qualité qui toujours l'accompagne, et constitue le fond de son être, sa "religion" éternelle; le sanatana-dharma.

Lorsque Sanàtana Gosvami s'enquit auprès de Sri Caitanya Mahàprabhu du svarûpa, de la condition naturelle, originelle et éternelle de l'être, Celui-ci répondit que cette condition éternelle était de servir Dieu, la Personne Suprême. On comprend sans peine, en se penchant sur ces paroles, que l'être, de par sa nature, se met constamment au service d'un autre être. C'est ainsi qu'il jouit de la vie. L'animal sert l'homme, comme un serviteur son maître. "A" se fait serviteur de -B", "B" de "C", "C" de "D", et ainsi de suite; l'ami sert l'ami, la mère son fils, l'épouse son mari et le mari sa femme ... Ainsi, tous, sans exception, s'engagent dans cette activité de servir. Lorsqu'un politicien présente son programme, c'est pour convaincre le public qu'il peut le servir mieux que tout autre, et pour bénéficier de ses "précieux services", les électeurs lui accorderont leurs précieux votes. Le marchand sert ses clients, l'artisan sert le capitaliste; le capitaliste sert sa famille, laquelle, à son tour, vient à servir l'Etat. Car il y a en tout être une tendance naturelle et éternelle à servir, d'une façon ou d'une autre. Nul n'y échappe. Aussi peut-on conclure sans erreur que "servir" accompagne toujours les êtres, qu'il constitue leur sanatana-dharma, leur "religion" éternelle.

Pourtant, selon le lieu, l'époque et les circonstances, les hommes professeront une foi différente (christianisme, hindouisme, islamisme, bouddhisme ou autre). Mais il s'agit là de simples dénominations, qui n'ont rien à voir avec le sanatana-dharma, car l'hindou peut se convertir à l'islam, et le musulman à l'hindouisme, et de même pour le chrétien, sans que ces changements puissent jamais affecter leur disposition à servir autrui. Le chrétien, l'hindou, le musulman, tous, toujours, sont les serviteurs de quelqu'un. Professer le sanatana-dharma, ce n'est donc pas suivre telle ou telle secte religieuse, mais, simplement et essentiellement, servir.

Et c'est le service qui nous unit au Seigneur. Le Seigneur a jouissance de tout, et nous sommes Ses serviteurs. Nous existons pour Son seul plaisir, et si nous participons ainsi à Sa félicité éternelle, nous y trouvons notre bonheur propre. Nous ne pouvons être heureux hors de Lui, comme il est impossible aux diverses parties du corps d'obtenir satisfaction si elles refusent de servir le centre vital, l'estomac. L'âme, donc, si elle ne sert le Seigneur avec un amour et une dévotion purs, ne peut se satisfaire.

La Bhagavad-gita réprouve que l'on offre son service, son culte ou son adoration aux devas. On peut lire, à ce propos, dans le septième chapitre:"Ceux dont le mental est déformé par les désirs matériels se vouent aux devas; ils suivent, chacun selon sa nature, les divers rites propres à leur culte."Ainsi, les hommes qu'agite la convoitise s'abandonnent aux devas plutôt qu'à Krsna, le Seigneur Suprême. L'usage que nous faisons, en pareil cas, du Nom de "Krsna" n'implique rien de sectaire; "Krishna" signifie en effet "la plus grande joie"; or, les Ecritures le confirment, le Seigneur Suprême est le réservoir de tous les plaisirs. L'être distinct est, comme le Seigneur, pleinement conscient, et il recherche le bonheur. Le Seigneur, Lui, jouit d'un bonheur éternel, et si l'être distinct veut aussi connaître le bonheur, il doit s'unir à Lui, coopérer avec Lui et rechercher Sa compagnie.Le Seigneur descend parfois en ce monde mortel pour y dévoiler la joie de Ses Divertissements. Quand Il séjourna sur Terre, il y a 5 000 ans, une pure félicité inondait chacun de Ses Actes, au milieu des jeunes pâtres et gopis de Vrndàvana, des vaches et villageois, qui tous ne vivaient que pour Lui. En ces jours, Krishna Lui-même, alors enfant, dissuada Son père, Nanda Maharaja, d'offrir un culte au deva Indra, voulant établir aux yeux de tous qu'il n'est nul besoin d'adorer les devas. Lui seul doit être adoré, puisque le but ultime de l'existence est de retourner auprès de Lui, en Sa demeure, décrite par la Bhagavad-gità:"Mon royaume suprême, ni le soleil, ni la lune, ni la force électrique ne l'éclairent. Pour qui l'atteint, point de retour en ce monde." 

Tout naturellement, nous imaginons le monde spirituel en fonction de l'univers que nous connaissons, avec son soleil, sa lune, ses étoiles... Or, dans ce verset, Krishna précise que le monde spirituel n'a besoin, pour l'éclairer, ni du soleil, ni de la lune, ni du feu, ni de quelque autre énergie lumineuse; c'est qu'il est lumineux par lui-même, baignant déjà dans le brahmajyoti, l'éclatante lumière irradiée par le Corps du Seigneur. Ce royaume, cette demeure du Seigneur, au contraire des planètes matérielles, est facile d'accès. On l'appelle Goloka, et la Brahma-samhita le décrit superbement. Le Seigneur ne quitte jamais Goloka, Son royaume; et cependant, d'où nous sommes, nous pouvons L'approcher, car, précisément à cette fin, Il choisit de manifester en ce monde Sa Forme réelle, sac-cid-ananda-vigraha. Pour éviter de nous perdre en conjectures sur Sa Forme, Il Se montre à nous tel qu'Il est, comme Syamasundara. Par malheur, quand Il vient parmi nous, pareil à un être humain, et qu'Il Se divertit en notre présence, les sots Le dénigrent, ils Le prennent pour un homme ordinaire, alors qu'en réalité, c'est grâce à Sa toute-puissance qu'Il nous révèle Sa Forme véritable et nous montre Ses Divertissements, images de ceux auxquels Il Se livre dans Son royaume.

De Krishnaloka, ou Goloka Vrndavana, lieu suprême et originel, planète du Seigneur Suprême, émane le brahmajyoti, l'éblouissante lumière du monde spirituel. Dans cette radiance baignent les planètes ananda-cinmayas, dont le Seigneur enseigne que quiconque les atteint ne revient jamais plus dans l'univers matériel. Là, point de souffrance, point de naissance, de maladie, de vieillesse et de mort, propres à toutes les planètes matérielles, de Brahmaloka à la plus insignifiante, et auxquelles nul ne peut échapper. Notre univers se divise en trois systèmes planétaires: supérieur, intermédiaire et inférieur. Le soleil, la lune, d'autres planètes du même ordre, appartiennent au premier, la Terre au second. Il nous est certes possible d'atteindre les planètes supérieures (Svargaloka, ou Devaloka): il suffit de rendre un culte au deva-maître d'une planète, le soleil, la lune ou toute autre, pour atteindre cette planète. Comme l'indique la Bhagavad-gitù, tel est le moyen pour atteindre les sphères supérieures de l'univers. Mais Krishna dit également à Arjuna qu'approcher d'autres planètes matérielles, même supérieures, n'est absolument d'aucune utilité. Car, quand bien même on atteindrait la plus haute, Brahmaloka, voyage qui, par des moyens mécaniques, demanderait peut-être 40 000 ans (et qui vivrait assez vieux ?), on y trouvera toujours, comme sur toutes les planètes de cet univers, la naissance, la vieillesse, la maladie et la mort.  Par contre, nous l'avons vu, qui atteint Krishnaloka, ou toute autre planète du monde spirituel, ne connaîtra plus jamais ces souffrances. La Bhagavad-gita entend donc surtout nous apprendre à quitter le monde de la matière, pour entamer une vie purement spirituelle, totalement heureuse.

Krishna, dans le quinzième chapitre, nous livre la vraie image de l'univers matériel: Le Seigneur Suprême dit:"Il existe un arbre banian, un arbre dont les racines pointent vers le haut, et vers le bas pointent les branches; ses feuilles sont les hymnes védiques. Qui le connaît, connaît les Vedas."L'univers matériel est ici comparé à un arbre renversé, semblable aux images qu'on voit dans l'eau d'une rivière ou d'une mare: les objets s'y reflètent à l'envers. Reflet du monde spirituel, l'univers matériel n'est que l'ombre de la réalité. Une ombre n'a ni substance ni réalité, mais elle est un signe, elle constitue la trace d'un objet substantiel, concret, qui existe ailleurs. Si, par mirage, on voit de l'eau dans un désert, c'est que l'eau existe bien, mais ailleurs. Ainsi du bonheur dont nous avons soif: on ne le trouve pas plus dans le monde matériel que l'eau dans le désert, mais il existe, pur et limpide, dans le monde spirituel.

Mais alors, comment atteindre ce monde spirituel? Krishna Lui-même nous l'indique: c'est en nous affranchissant de l'illusion matérielle (nirmanamoha) que nous atteindrons le royaume éternel (padam avyayam).  Tous, nous cherchons à nous parer d'un titre, qui de "Seigneur", qui de "président", de "fils", de "riche", ou quoi encore. Vouloir de tels titres prouve notre attachement au corps, puisqu'ils ne peuvent s'appliquer qu'à lui. Or, le premier pas vers la réalisation spirituelle consiste à réaliser que nous sommes distincts de notre corps. Si nous nous identifions à ce corps, c'est à cause de l'influence des trois gunas (la vertu, la passion et l'ignorance); et le seul moyen de nous soustraire à ces influences est de pratiquer le détachement, d'embrasser le service de dévotion au Seigneur. Tous les titres que nous pouvons rechercher, tous nos attachements sont le fruit de la concupiscence, de notre volonté de dominer la nature matérielle. Si nous n'abandonnons pas cette ambition, jamais nous ne retournerons au royaume absolu, le sanatana-dharma, qui jamais ne connaît la destruction. Seul l'atteindra celui qui n'est pas dupé par l'attrait des faux plaisirs, et qui sert le Seigneur Suprême. Celui-là l'atteindra sans peine.

La Bhagavad-gità ajoute encore:"On le dit non manifesté et impérissable, ce royaume suprême, but ultime; pour celui qui l'atteint, point de retour. Ce monde, c'est Ma demeure absolue." Telle est notre faiblesse que même l'univers matériel n'est pas entièrement manifesté à nos yeux. Nos sens sont imparfaits; il nous est impossible, par exemple, de voir toutes les étoiles du firmament. Cependant, les Ecritures védiques nous donnent de très nombreuses informations au sujet de ces planètes, informations que nous sommes libres d'accepter ou de refuser. Le Srimad-Bhagavatam, en particulier, décrit toutes les planètes importantes de l'univers. Mais comme la Bhagavad-gita dans ce verset, il confirme que le monde spirituel, au-delà de l'univers matériel, est avyakta, non manifesté, il confirme également que nous devrions, de tout coeur, désirer atteindre ce royaume suprême, d'où l'on n'a pas à revenir.

Le huitième chapitre nous instruit également sur la façon d'atteindre la demeure du Seigneur:"Quiconque, au trépas, à l'instant même de quitter le corps, se souvient de Moi seul, atteint aussitôt Ma demeure, n'en doute pas." Retenons bien cette idée: celui qui, à l'instant précis de sa mort, pense à Krishna, dans Sa Forme originelle, ira vers Lui, atteindra le monde spirituel. Mad-bhavam désigne la nature absolue de l'Etre Suprême, d'être sad-cit-ananda-vigraha, c'est-à-dire éternel, tout de connaissance et de félicité infinies. Notre corps présent, au contraire, est asat, "périssable", acit, "plein d'ignorance", car non seulement nous ne connaissons rien du monde spirituel, mais beaucoup du monde matériel nous échappe, et nirananda, "siège de toutes nos souffrances". Malgré cela, comme le promet Krishna dans ce verset, celui qui pense à Lui au moment de la mort obtient aussitôt un corps sat-cid-ananda et atteint Son royaume. Car, nous revêtons et abandonnons nos corps matériels selon des règles bien établies. Ainsi, lorsque nous mourons, notre prochain corps est déjà déterminé, non par nous, mais par des autorités supérieures, en fonction de nos actes dans la vie qui s'achève. Selon nos actes dans cette vie, nous serons élevés ou dégradés. Nous préparons donc aujourd'hui notre vie future. C'est pourquoi une existence de préparation spirituelle nous garantit, après la mort, le bénéfice d'un corps spirituel, semblable à celui du Seigneur, et le retour en Son royaume.

Comme nous l'avons déjà noté, il existe diverses catégories de spiritualistes: les brahmavadis, les paramatmavadis et les bhaktas. D'autre part, on trouve dans le brahmajyoti ("l'atmosphère" spirituelle) d'innombrables planètes, infiniment plus nombreuses que celles de l'univers matériel. Ce dernier, qui représente environ un quart de la création tout entière, contient des milliards d'univers, avec autant de soleils et de lunes, et d'innombrables étoiles et planètes. Il ne constitue cependant qu'un fragment de la création totale, dont la plus grande partie se trouve dans "l'atmosphère" spirituelle, ce brahmajyoti qu'atteint le brahmavadi désireux de se fondre dans l'existence du Brahman Suprême. Mais le bhakta, lui, anxieux de vivre dans l'entourage du Seigneur, sera conduit sur l'une des innombrables planètes Vaikunthas. Sur ces planètes, il pourra jouir de la compagnie du Seigneur dans Sa Forme de Narayana, émanation plénière dotée de quatre bras et portant divers Noms, tels Pradyumna, Aniruddha, Govinda...

Le spiritualiste pensera donc, à l'heure du trépas, soit au brahmajyoti, soit au Paramatmà, soit à la Personne Suprême, Sri Krishna. Mais dans les trois cas, il entrera dans "l'atmosphère" spirituelle: "N'en doute pas", nous dit Krishna; et nous devons Lui faire toute confiance, même si Ses paroles dépassent notre entendement, comme fait Arjuna, qui dit au Seigneur: "J'accepte tout ce que Tu m'as dit." Les paroles de Krishna ne peuvent être mises en doute: quiconque se souvient de Lui à l'heure de la mort, que ce soit en tant que Brahman, Paramàtma ou Bhagavan, pénétrera dans "l'atmosphère" spirituelle, mais seul le bhakta, pour avoir établi avec le Seigneur un contact personnel, ira sur les planètes Vaikunthas.

La nature matérielle est le déploiement de l'une des multiples énergies du Seigneur Suprême, telles que les décrit, dans leur ensemble, le Visnu Purana.  Ces énergies sont innombrables et, pour nous, inconcevables, mais de grands érudits, qui étaient à la fois de grands sages, des âmes libérées, les étudièrent et les classèrent en trois groupes, ceux des énergies supérieure, marginale et inférieure, constituant divers aspects de la visnu-sakti, la puissance du Seigneur, de Visnu. On qualifie l'énergie supérieure de para, purement spirituelle; comme nous l'avons déjà mentionné, les êtres distincts participent de cette énergie. Quant à l'énergie inférieure, elle constitue la nature matérielle. Or, nous-mêmes, âmes saisies par la matière, qui formons l'énergie marginale, nous avons le choix, au moment de la mort, de demeurer dans l'univers matériel, inférieur, ou bien de nous rendre dans le monde spirituel, le monde supérieur. La Bhagavad-gita nous dit:"Car, certes, ce sont les pensées, les souvenirs de l'être à l'instant de quitter le corps, qui déterminent sa condition future."

 Au cours de notre existence, nous nous imprégnons soit de pensées matérielles, soit de pensées spirituelles. A l'heure actuelle, tant de publications —journaux, romans, revues, etc.— infestent notre esprit de pensées matérielles: il faut nous en détourner, pour porter notre attention vers les Ecrits védiques —Puranas, Upanisads et autres— que nous ont transmis à cette fin les grands sages, et qui constituent tous des documents authentiques, des paroles de vérité, bien loin de la fiction. Un verset du Caitanya-caritàmrta nous dit:"Les âmes conditionnées ont oublié leur relation avec le Seigneur Suprême; elles se sont enlisées dans des pensées d'actes matériels. Mais Krishna, le Seigneur, leur donna l'immensité des Ecrits védiques pour qu'elles puissent tourner leurs pensées vers le monde spirituel."

Le Seigneur divisa d'abord le Veda originel en quatre parties, qu'Il expliqua dans les Puranas; puis, à l'intention des intelligences moins pénétrantes, Il écrivit le Mahàbhàrata, où s'insère la Bhagavad-gita. Il résuma ensuite tous les Ecrits védiques dans le Vedanta-sutra, et, pour guider les générations à venir, en donna le commentaire naturel: le Srimad-Bhagavatam. Nous devrions toujours absorber notre mental dans la lecture de ces ouvrages, donnés par Dieu Lui-même sous la forme de l'avatara Vyàsadeva, plutôt que de nous livrer à la lecture de journaux, de magazines ou autres écrits matérialistes. Ainsi serons-nous capables de nous rappeler le Seigneur à l'heure de notre mort. Telle est la seule voie que Lui-même nous enjoint de prendre, et Il en garantit l'efficacité par les mots "sans nul doute", dans le verset suivant:"Ainsi, ô Arjuna, en Moi, Krishna, dans Ma Forme personnelle, absorbe toujours tes pensées, tout en combattant, comme doit le faire un ksatriya. Me dédiant tes actes et tournant vers Moi ton mental et ton intelligence, sans nul doute, tu viendras à Moi.

Krishna ne conseille pas à Arjuna, pour s'absorber dans Son souvenir, d'abandonner toute action. Jamais Il ne propose rien d'irréalisable. Et en effet, pour survivre en ce monde, agir est nécessaire. C'est pourquoi, d'ailleurs, la société humaine fut divisée en quatre groupes —les brahmanas (sages et érudits), les ksatriyas (administrateurs et hommes de guerre), les vaisyas (agriculteurs et commerçants) et les sudras (ouvriers et artisans)— selon les aptitudes de chacun. Ouvrier, marchand, soldat, administrateur ou fermier, homme de lettre, savant ou théologien, tous, pour vivre, doivent accomplir les devoirs de leur fonction. Krsna n'a donc pas voulu qu'Arjuna délaisse ses devoirs: Il veut au contraire les lui voir remplir, mais en pensant à Lui. Celui qui, dans la lutte pour l'existence, ne s'applique pas à penser au Seigneur, comment pourrait-il se souvenir de Lui au moment de la mort ? Sri Caitanya Mahaprabhu nous a donné le même conseil, de toujours nous rappeler Krishna, et pour ce faire, de toujours chanter ou réciter Ses Saints Noms. Krishna et les Noms de Krishna sont une seule et même chose, car au niveau de l'Absolu, il n'existe aucune différence entre l'objet et le mot qui le désigne. Aussi les recommandations de Krishna, dans le verset précité ("Absorbe toujours en Moi tes pensées"), et celles de Caitanya Mahàprabhu ("Chantez toujours les Noms de Krishna") ne font-elles qu'un. C'est pourquoi il faut nous exercer à nous souvenir constamment du Seigneur, à chaque heure du jour et de la nuit, par le chant ou la récitation de Ses Saints Noms et en modelant toute notre vie dans le même sens.

Les acaryas, les maîtres parfaits, illustrent d'un exemple simple cette union mentale avec le Seigneur: qu'une femme mariée tombe amoureuse d'un autre homme, ou qu'un homme s'attache à une autre que son épouse, le sentiment qui les y pousse sera certes très puissant. Sous l'influence d'un pareil lien, on pensera sans cesse à l'être aimé. L'amoureuse accomplissant ses tâches quotidiennes dirigera toujours ses pensées vers l'instant où elle pourra rencontrer son amant, et soignera plus que jamais son travail, pour que le mari ne soupçonne rien de sa liaison. De même, nous devons penser à chaque instant au bien-aimé suprême, à Sri Krishna, tout en remplissant du mieux possible nos devoirs matériels, et cela requiert un fort sentiment d'amour, qu'il faut d'abord éveiller en nous. Arjuna était rempli de cet amour pour Krishna, mais il n'en demeurait pas moins un homme de guerre. Le Seigneur ne lui conseilla pas d'abandonner la lutte et de se retirer dans une forêt pour s'y livrer à la méditation solitaire. Arjuna se dira d'ailleurs inapte à pratiquer un tel yoga lorsque Krishna le lui décrira:"Ce yoga que Tu as brièvement décrit, ô Madhusudana, je ne vois point comment le mettre en pratique, car le mental est instable et capricieux."

Mais le Seigneur lui dit:"De tous les yogis, celui qui, avec une foi totale, vit toujours en Moi, M'adorant et Me servant avec amour, Je le tiens pour le plus grand, et le mieux uni à Moi."Celui dont la pensée reste toujours fixée sur le Seigneur Suprême sera donc à la fois le plus grand yogi, le plus grand jnani et le plus grand bhakta. En tant que ksatriya, Arjuna ne peut renoncer à son devoir de combattre, mais il lui suffit de lutter en pensant au Seigneur pour se souvenir de Lui au moment de la mort.

L'évidence même dicte que nous devons nous abandonner au Seigneur, et Le servir avec amour. Nos actes ne relèvent pas directement du corps, car ce sont, bien sûr, le mental et l'intelligence qui guident nos actes. Or, si nous absorbons notre mental et notre intelligence dans la pensée du Seigneur, les sens deviennent eux aussi engagés à Son service. A première vue, donc, nos actes resteront, en eux-mêmes, identiques; cependant, notre conscience aura changé. Tel est le secret de la Bhagavad-gita: elle nous enseigne l'art de fondre entièrement notre mental et notre intelligence en le Seigneur, de tourner vers Lui toutes nos pensées, car tel est le seul moyen d'accéder au royaume suprême.

Si l'homme moderne a dépensé beaucoup d'argent et de temps pour atteindre la lune, il n'a guère montré d'intérêt pour son élévation spirituelle, pour le voyage vers la destination ultime. Mais n'aurait-il plus que cinquante années à vivre, son intérêt véritable sera de les utiliser au mieux, en s'absorbant dans la pensée de Krishna, par la pratique des activités dévotionnelles, dont les Ecritures nous donnent la liste. Ces neuf pratiques, dont la plus simple (sravana) consiste à écouter le message de la Bhagavad-gilà des lèvres d'une âme réalisée, tourneront toutes nos pensées vers l'Etre Suprême, puis nous permettront de nous rappeler constamment de Lui (niscala), de telle sorte qu'en quittant notre corps de matière, nous pourrons vivre auprès du Seigneur.

Sri Krishna dit encore:"Celui qui toujours se souvient de Moi, le Seigneur Suprême, et sur Moi médite, sans s'écarter de la voie, celui-là, ô Partha, sans nul doute vient à Moi."

Cette voie est-elle difficile? Non. Toutefois, il est indispensable d'en apprendre l'art en suivant les enseignements d'un maître accompli. Le mental vole sans cesse d'un objet à l'autre, et pour le maîtriser il faut apprendre à le fixer sur la Forme, sur le Nom du Seigneur Suprême. De nature instable et fébrile, il trouvera le repos dans la vibration sonore du Nom de "Krishna". C'est ainsi qu'il faut méditer sur le parama purusa, la Personne Suprême, si l'on désire s'en approcher. La Bhagavad-gita nous indique donc clairement le moyen d'atteindre la réalisation suprême, le but ultime, et tous, sans exception, ont accès à ce savoir. Tous peuvent écouter ce qui a trait au Seigneur et fixer leurs pensées sur Sa Personne, pour finalement retourner à Lui:"Quiconque en Moi prend refuge, ô fils de Prtha, fût-il de basse naissance, une femme, un vaisya, ou même un sudra, peut atteindre le but suprême. Que dire alors des brahmanas, des justes, des bhaktas et des saints rois, qui, en ce monde éphémère, en ce monde de souffrances, Me servent avec amour et dévotion."

Tous peuvent atteindre le Seigneur Suprême et Son royaume éternel, même les êtres de rang inférieur. Il n'est pas nécessaire, pour cela, de posséder une intelligence supérieure, mais seulement d'adopter les principes du bhakti-yoga et de faire du Seigneur le but ultime de notre vie. L'homme qui applique les enseignements de la Bhagavad-gità saura parfaire sa vie et résoudre définitivement les problèmes nés du caractère transitoire de l'existence matérielle. Tel est le sens profond de la Bhagavad-gita. Pour conclure, réaffirmons que la Bhagavad-gitû est un texte purement spirituel, et que nous devons le lire avec grand soin, car il a le pouvoir de mettre un terme à toutes nos angoisses:"A qui marche sur cette voie, aucun effort n'est vain, nul bienfait acquis n'est jamais perdu; le moindre pas nous y libère de la plus redoutable crainte." Ce qui signifie que nul lecteur sincère et persévérant de la Bhagavad-gità n'aura plus à subir les conséquences de ses fautes passées:"Laisse là toute autre forme de religion, et abandonne-toi simplement à Moi. Toutes les suites de tes fautes, Je t'en affranchirai. N'aie nulle crainte."Le Seigneur prend en charge celui qui s'abandonne à Lui, et le libère des conséquences de ses fautes.

Chaque jour, par un bain, nous purifions notre corps; mais les flots de la Bhagavad-gità, sacrés comme les eaux du Gange, ont une vertu purificatrice incomparablement plus grande; s'y baignant, fût-ce une seule fois, on lave son coeur de toute la boue matérielle. Dieu Lui-même l'a donnée, et pour Le rejoindre, il n'est nul besoin de compléter notre savoir en lisant d'autres Ecrits védiques. La littérature védique est en effet si vaste, qu'il est hors de question qu'un homme de notre époque, absorbé dans ses activités matérielles, puisse la parcourir tout entière. Mais il suffit de lire et d'écouter avec attention, régulièrement, la Bhagavad-gità, car elle constitue l'essence de tous ces Ecrits et contient les paroles mêmes de Dieu, la Personne Suprême.

Il est dit qu'en buvant l'eau du Gange, on obtient certes le salut, que dire alors de celui qui boit les eaux sacrées de la Bhagavad-gità, le nectar intime du Mahàhharata, qui émane de Sri Krishna, le Visnu originel, la Personne Suprême, et coule de Ses lèvres mêmes (tandis que le Gange prend source à Ses pieds pareils-au-lotus). Il n'existe, certes, nulle différence entre la bouche et les pieds du Seigneur, mais nous comprenons facilement que la Bhagavad-gità prévaut sur le Gange.On peut comparer la Bhagavad-gita à une vache qu'un jeune pâtre, qui est, bien sûr, Krishna, commence de traire. Son lait, c'est l'essence des Vedas; Arjuna est comme un jeune veau. Et tout homme d'intelligence, le sage et le pur bhakta, en boira le nectar à longs traits.

L'homme moderne proclame sa volonté d'unir tous les hommes par une seule Ecriture, un seul Dieu, une seule religion et un devoir unique. Que cette Ecriture soit donc la Bhagavad-gita, et ce Dieu Sri Krishna. Qu'il y ait un seul mantra:

Hare Krishna Hare Krishna Krishna Krishna Hare Hare Hare Rama Hare Rama Rama Rama Hare Hare.

Et qu'un devoir unique rassemble tous les êtres: le service de Dieu, la Personne Suprême.




Sur le champ de bataille de Kuruksetra

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